Cette page se propose d'indiquer rapidement les bases d'une approche économique, fondée sur la notion de coût d'organisation dans un réseau neuronal, pour l'analyse du comportement et de la régulation des activités. Les conséquences d'une telle analyse sont fort vastes, elles dépassent largement le cadre de cette présentation et feront l'objet de publications séparées.
Nous donnerons une brève justification de l'approche économique, puis un exposé rapide des perspectives ainsi ouvertes sur les notions de coût psychologique et de dynamique psychologique de la régulation du comportement.
1. Une approche économique
Il y a deux raisons pour considérer le problème de la régulation des activités selon une approche économique, l'une propre aux objets mentaux, l'autre indépendante de cette conception.
La première justification découle directement du modèle à objets mentaux. En effet, la loi de Hebb a permis de définir un coût d'organisation, lequel est apparu comme un obstacle à la tendance à la stabilité. Nous avons montré que plusieurs mécanimes d'organisation des représentations, dont la constitution et l'évolution des blocs d'objets mentaux, s'appuient sur ce facteur. Dans une approche économique, l'adaptation de l'individu en général peut aussi être décrite comme un régime d'échange de moindre coût entre lui et son environnement, ce moindre coût étant l'expression de la tendance du SNC à la régularité.
Disposer d'une mesure de coût permet déjà de construire une analyse économique, mais il existe en plus une justification indépendante du modèle : l'écoulement du temps. En effet, toute action est consommatrice de temps, et le choix de la satisfaction d'un besoin impose le plus souvent de retarder la satisfaction d'un autre. Ainsi, très rapidement au cours de sa vie, l'individu se trouve en situation de pénurie de temps. La pénurie vis-à-vis de la ressource temps engendre des conflits dans le choix des activités, conflits que l'individu doit gérer. Or gérer des ressources en situation de pénurie relative est la définition même d'une économie.
Mais considérer qu'on se trouve devant un problème de nature économique ne suffit pas à expliciter les choix entre activités, il faut se poser la question du critère de choix d'une activité au dépend d'une autre. Nous ne reviendrons pas sur les mécanismes du choix, expliqués dans la section 7.4 de "Une leçon de piano" et qui s'appuient notamment sur la valeur fonctionnelle (cf § 11.2 id.) d'une action.
2. Les coûts psychologiques
En réalité, la seule valeur fonctionnelle est insuffisante pour épuiser la question et il faut considérer une conception plus générale du coût psychologique. Le critère que nous proposons est le bilan des recettes et dépenses rattaché à une activité, dans lequel la valeur fonctionnelle apparaît comme recette, et où sont intégrés d'autres facteurs selon l'origine des recettes et dépenses. Ce bilan permet notamment d'expliquer la motivation et la dynamique psychologique dans la pratique d'une activité nouvelle. Le concept de bilan est une superstructure par rapport au modèle des objets mentaux, et il sera le thème d'un développement dans un autre ouvrage.
Pour illustrer le problème et notre approche, nous utiliserons un exemple concret qui laisse entrevoir l'objet d'une approche psycho-économique du comportement et de la régulation des activités : le bilan économique de l'emploi du temps.
Dans la perspective du bilan des recettes et dépenses rattaché à une activité, les activités à bilan positif doivent normalement prendre le pas sur celles à bilan négatif, dès lors qu'on connait ce bilan. Naturellement, l'expérience fournit l'occasion d'avoir une idée précise du bilan d'une activité. Et en bon gestionnaire, averti par l'expérience passée, personne n'hésitera à choisir l'activité avec le meilleur bilan, toutes choses égales par ailleurs !
Malheureusement, ce n'est pas toujours aussi simple. Parfois se rajoutent des contraintes externes sous la forme de considérations qui n'ont pas de lien direct avec l'activité et qui interfèrent avec les choix. Supposons par exemple que Mr Bon soit invité à un dîner semi-professionnel qui ne le tente guère. A contre-coeur il finit par y aller après s'être raisonné par un argument du genre "Mme Michu est assommante mais Mr Dupont ne me pardonnerait jamais mon absence à une telle occasion ". Un élément de contexte a emporté son choix malgré un bilan estimé négatif du temps consacré à l'activité.
Chaque jour, chacun fait face à de nombreuses contraintes dans ses activités, et fait de nombreux choix de compromis. Et parfois, de fil en aiguille, le bilan des activités de la journée, c'est-à-dire le bilan de son emploi du temps quotidien, en arrive à se détériorer.
3. La dynamique psychologique
Il est maintenant clair que le critère de choix d'une activité, qui se verra retenue aux dépens d'une autre, repose sur une estimation du bilan de l'activité, dont la valeur fonctionnelle est l'aspect pratique du bénéfice attendu. La régulation des choix elle-même est assurée automatiquement par l'activité mentale au travers des mécanismes d'activation des blocs d'objets mentaux cognitifs.
Le choix est un phénomène instantané, répété à chaque seconde, dont le mécanisme repose sur la domination d'un bloc sur les autres par son niveau d'activation (cf section 7.4 id.). La dynamique psychologique aborde la question des options à long terme, c'est-à-dire les composantes permanentes qui dirigent le comportement sur de longues périodes. Plus que de choix en temps réel dans les rapports de l'individu à son environnement, il s'agit du filtre cognitif de fond sur lequel s'effectuent ces choix, en d'autres termes de la coloration de fond de l'activité mentale (cf 15.2 id.). La dynamique psychologique est ainsi fondamentalement différente de celle du choix.
En termes d'objets mentaux, la différence entre ces deux questions est définie de manière précise. Le choix est régi par un équilibre entre blocs d'objets mentaux abstraits à un moment donné. La dynamique psychologique concerne la modification des blocs qui forment les filtres cognitifs et s'intéresse au rapport de forces entre ces blocs, reflété par le coût de cette opération de réorganisation du réseau.
Comme précédemment, utilisons l'artifice d'un exemple pour illustrer la démarche économique à laquelle conduit le modèle à objets mentaux.
Supposons un individu, Mr X, récemment soumis à un changement d'affectation professionnelle et, du fait de cette modification importante de son environnement, relativement mal adapté à celui-ci. Une analyse économique de son bilan psycho-économique permet d'établir un constat global en trois points qui éclairent la dynamique de sa réaction à ce changement.
1- le bilan actuel.
Le coût organisationel et fonctionnel de l'adaptation courante est connu. Il correspond au bilan recette et dépense des filtres cognitifs actuels et, puisque notre homme se sent mal adapté, ce bilan est négatif.
2- le coût estimé de l'adaptation.
Par expérience, Mr X sait que retrouver ses marques dans un nouveau service est toujours un peu long. Il est parfois même un peu difficile de trouver sa place car un nouveau venu est, d'une certaine manière, une perturbation de l'organisation ancienne. Pour lui, le travail sur ses filtres cognitifs consiste à rompre certains blocs de comportements anciens et à en créer de nouveaux. Mr X sait que le prix de son adaptation ne sera pas forcément négligeable, et il en a une estimation liée à son expérience passée, c'est -à-dire en fonction de son filtre cognitif. Le coût de la réorganisation des filtres cognitifs n'est évidemment pas connu de manière précise, mais Mr X en a une estimation personnelle, qu'il a d'ailleurs du mal à exprimer. Cette estimation teinte son filtre cognitif, et donc sa perception et ses réactions.
3- le bénéfice attendu de l'adaptation.
Sur ce point aussi, les effets du filtre cognitif sont fondamentaux. Si Mr X a une image positive de son nouvel emploi et de ses perspectives à court terme, le bénéfice attendu de l'adaptation sera important. Dans le cas contraire, ce bénéfice sera faible, voire nul ou même négatif.
La dynamique psychologique de Mr X vis-à-vis des efforts d'adaptation qu'il doit faire est directement reflétée par le rapport suivant :
qui est de la forme recettes/dépenses. En effet, le bilan de l'adaptation actuelle vient à coté des bénéfices attendus pour donner le volet recette du changement. Le coût estimé de ce changement est le volet dépense.
Ce rapport est le bilan estimé de l'adaptation, c'est-à-dire une estimation de la rentabilité de la modification des filtres cognitifs actuels pour en créer de nouveaux. C'est ce bilan qui va gouverner sur le long terme les choix instantanés de Mr X pour toutes les activités en rapport avec cette adaptation. Le bilan psycho-économique est, au niveau de l'activité mentale générale de l'individu, l'équivalent de la valeur fonctionnelle pour une capacité.
Le cas favorable est évidemment le cas où ce rapport est positif et supérieur à 1. Dans ce cas, le fond cognitif sélectionne préférentiellement les activités qui vont dans le sens de l'adaptation car elles ont d'emblée un bilan estimé positif.
Le cas défavorable est celui dans lequel le bilan est nettement inférieur à 1. La coloration du filtre cognitif tend alors à sélectionner préférentiellement les activités qui s'opposent à l'adaptation, simplement parce que le bilan de celles qui vont dans le sens de l'adaptation ont un bilan négatif. Du fait de cette composante globale négative, les activités qui y sont rattachées subissent un handicap dans leur activation, leurs blocs sont moins dominants et elles sont ainsi moins souvent traduites dans le comportement.
Bien entendu, le choix d'une activité en fonction de son bilan et la dynamique psychologique de fond n'enlèvent rien à la nécessité de la répétition des événements pour fixer les nouveaux blocs et les nouvelles associations. La modification des chemins de circulation des flux dans le SNC repose toujours, in fine, sur des adaptations cellulaires locales en fonction de la loi de Hebb.
Du point de vue de la dynamique d'un individu, le bilan psycho-économique donne une assise solide aux différentes composantes de la motivation. Chaque élément du bilan est un facteur permettant de favoriser l'adaptation à une situation nouvelle. On remarquera que le bilan actuel (1) est un facteur qui motive d'autant plus le changement qu'il est plus fortement négatif. De même, de forts bénéfices espérés (2) et une vision minimisée des efforts à fournir (3) sont autant de facteurs motivants. Le rôle des filtres cognitifs sur ces deux derniers points est tout à fait fondamental puisque c'est la représentation mentale cognitive qui est utilisée dans le bilan. Sont ainsi présents tous les ingrédients des sessions de motivation destinés aux employés des sociétés industrielles modernes, mais aussi ceux des opérations commerciales promotionnelles : faire miroiter de grands profits facilement obtenus. On retrouve aussi dans l'équation du bilan une explication à l'importante motivation au changement montrée par ces individus dont le bilan de l'adaptation est tellement mauvais que toute modification semble positive. Le bilan psycho-économique, qui est une extension du modèle à objets mentaux, ouvre ainsi des perspectives nouvelles sur les thérapies cognitives utilisées en psychologie clinique.
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